A Bobigny, la crainte de « paroles en l’air »

Devant la préfecture de Bobigny, les étrangers en attente de renouvellement de papiers se disent assez intégrés pour avoir le droit de choisir leurs élus locaux. Crédits : le Cercle de l’Info

Saidi et Rachid voudraient y croire, mais depuis le temps que la gauche promet le droit de vote des étrangers, ils ont comme un doute.

Il est cinq heures du matin sur la place de la préfecture de Bobigny. Devant les portes closes, ils sont une cinquantaine à attendre patiemment dans le froid l’heure d’ouverture. Ils vivent en France depuis cinq, dix, quinze, vingt ans, voire plus, et sont là pour faire renouveler leurs papiers. Majoritairement d’origine algérienne, tunisienne ou marocaine, certains attendent depuis deux heures du matin. Zahir et Walid accueillent les nouveaux venus en leur marchandant les premières places dans les files. « 40 euros, des fois plus ». Une dame âgée munie de deux gros cabas arpentent les allées pour vendre son café chaud.

Madame D. est là pour sa fille. Elle cherche la bonne rangée. D’origine algérienne, elle vit en France depuis dix ans. Quand on lui parle du débat concernant le droit de vote des étrangers aux élections locales, elle trouve ça « normal ». « On vit dans ce pays, on est tous à égalité, on devrait avoir le droit de voter car on veut aider. » Autour d’elle, on partage le même avis. Plus qu’un droit, il s’agit même d’un « devoir » pour Rachid, en France depuis onze ans. « On cotise, on fait travailler… c’est à double jeu. On devrait aussi pouvoir choisir nos élus ». Pour Mme S., qui vit en France depuis huit ans « tous les étrangers accepteraient de voter, car on est là, il faut qu’on se mêle de la vie politique ».

Hervé Andrès, chercheur au CNRS, docteur en sciences juridiques et politiques et auteur d’une thèse sur le vote des étrangers, nuance. Il rappelle que « l’intérêt pour la politique varie en fonction du niveau d’études et de la socialisation politique », précise que « ceux qui ont quitté leur pays pour des raisons politiques sont sans doute des personnes intéressées par la politique » et ajoute : « il faut  distinguer “intérêt pour la politique“ et “exercice du vote“. Certaines personnes s’intéressent à la politique mais choisissent de ne pas voter. Et de nombreux électeurs disent ne pas s’intéresser à la politique, mais voter… »

Vote et intégration

Autre lieu, autre décor. En plein coeur de la capitale, au deuxième étage de l’Eglise Américaine de Paris, on fête l’anniversaire de Mia, jeune étudiante américaine tout juste arrivée en France, lors de la « Pizza Night » organisée par le Pasteur Dan Haugh. Beaucoup des participants n’ont jamais réellement considéré la question du droit de vote des étrangers, mais ils la trouvent « intéressante ». Pour Dan et sa femme Lauretta, accorder ce droit serait un « beau geste », même s’il « ne pèserait pas tant qu’on voudrait le croire. » Tous iraient voter s’ils le pouvaient, mais à condition d’être déjà bien intégrés.

Les élèves de Corinne Hewlett partagent cette opinion. Elles suivent tous les mardis des cours d’alphabétisation à l’Institut des Cultures d’Islam. Pour Madeleine, Cherifa et Kadiatou, apprendre les bases du français est une façon de mieux s’intégrer à la société française et de la comprendre, même si la plupart n’ont jamais réellement pensé au vote. Madeleine et Kadiatou sont arrivées en France il y a peu de temps et se disent trop ignorantes de la vie politique française pour pouvoir voter. « Les expériences étrangères montrent en général que les étrangers nouvellement autorisés à voter ne se précipitent pas pour s’inscrire sur les listes électorales » explique Hervé Andrès. Sans parler du fait qu’ils « mettent du temps à intégrer qu’ils disposent du droit de vote. »

Pour Karen Hurst et Linda Adelmann, deux propriétaires de gites britanniques en Normandie, installées respectivement en France depuis deux et quatre ans, les Français ne sont pas forcément prêts à accepter le droit de vote des étrangers. « S’il nous est accordé un jour, ce ne sera pas pour bientôt », pense Linda. Elles disent « comprendre que les Français refusent d’accorder un de leurs droits à des personnes ne partageant pas leur culture ». Mais, pour Hervé Andrès, rien ne prouve cette hostilité des Français, même si de « vraies réticences sont exprimées de manière répétée par une frange plus ou moins importante de la population ».

Serkan, boulanger de nationalité turque installé en France depuis six ans, n’est, quant à lui, pas dupe. « Ce débat sur le droit de vote des étrangers est plus affaire de démagogie. C’est une proposition qui traîne ». Un avis que partagent aussi Madame D, Madame S, Saidi et Rachid, dans le froid matinal de Bobigny. « Avec l’expérience, on sait que ce sont toujours des paroles en l’air », déplore Rachid. « Mais on reste optimistes ».

Elodie Corvée

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